jeudi 11 août 2016

Analyse du phénomène Pokemon Go : critiques & opportunités culturelles


« Nos mères ont essayé de nous faire jouer dehors depuis 20 ans. Pokémon GO a réussi en une journée. »

Le phénomène mondial du jeu Pokemon Go a largement dépassé le cadre des fans de Pokemon pour devenir à lui seul un mouvement de société, une 'expérience sociale fascinante', un artefact social et culturel qu’il convient de décrypter.

Le succès vient de la combinaison de multiples raisons sociétales et technologiques :

TECHNOLOGIE + GAME + UNIVERS + RESEAUX SOCIAUX

  • la technologie est en réalité constituée de différentes briques technologiques qui, mises bout à bout, offrent une vraie expérience aux utilisateurs : géolocalisation & réalité augmentée permettant le déplacement en temps réel dans des lieux réels et une interaction entre le monde virtuel et réel ; le tout est embarqué sur l’ordinateur de poche que la plupart des gens possède : le smartphone
  • le processus de gamification rend ludique et peut rendre accroc les joueurs : concept de chasse au trésor, système de médailles et de levels, phénomène de collections des Pokemon, combat entre équipes, défis à réaliser...
  • La licence très fameuse de Pokemon permet aux jeunes générations de se (re)plonger dans un univers et une histoire déjà connus avec une certaine nostalgie (effet Madeleine de Proust) 
  • Le partage sur les réseaux sociaux décuplent l’effet viral et fait de Pokemon Go un vrai mème internet
« J'ai attrapé un Hypocéan au rayon glaces de mon Leclerc ! »

Néanmoins, en ayant moi-même joué (testé) le jeu, voici mes principales critiques à rapprocher du message de Tristan Harris, ex-philosophe produit chez Google, qui promeut le « Times Well Spent » - http://timewellspent.io/.
  • Pokemon Go peut tout d'abord vraiment provoquer un phénomène d’addiction et de stress chez le joueur qui devient vite accroc et 'scotché' à l’écran de son téléphone ; en effet, on a peur de louper un Pokemon rare qui serrait passé à proximité... cela risque de nous « transformer en zombies boulimiques de notifications et de flux d’infos.. »
Comme l’explique très justement Tristan Harris : « Le truc c'est que... mon téléphone est une machine à sous. Chaque fois que je vérifie mon téléphone, je joue à la machine à sous pour voir ce que je vais obtenir. Que vais-je obtenir ? Chaque fois que je vérifie mes mails, je joue à la machine à sous pour voir ce que je vais obtenir. Chaque fois que je fais défiler le fil d'actualités, je joue à la machine à sous pour voir ce que je vais obtenir. Et le truc c'est que, à nouveau, je sais comment cela fonctionne mais cela ne me laisse pas le choix, je suis attiré dans ce cycle. »

Chaque fois que je joue à Pokemon Go, je joue à la machine à sous pour voir ce que je vais obtenir : un Pikachu ? Un Rondoudou ? ou juste un Chenipan qui passait par là.. J


Control par le dessinateur polonais Pawel Kuczynski
  • La finalité du jeu, le graal suprême est d’attraper tous les Pokemon comme nous le rappelle la chanson du générique de Pokémon « Attrapez les tous ! » ; cela reflète de façon assez caricaturale notre société de croissance à tous prix et de consommation – la volonté d’avoir toujours plus !
  • Le jeu créé ainsi une bulle spéculative fondée sur rien d’utile ou de concret : une vanité incarnée et du « temps dépensé » pour de la distraction futile (NB : ce n’est pas forcément mauvais en soi comme toute distraction mais toute est une question de mesure)
  •  L’aspect positif du jeu souvent mis en avant par les joueurs est que le jeu les fait sortir de chez eux. Cependant, l’immersion dans le jeu grâce à la cartographie virtuelle et la réalité augmentée m’a plus donné l’impression de « regarder sans voir », d’être sorti dehors, certes, mais en étant guidé par une seule et même quête d’obtenir le plus de Pokemon et de passer par le plus de PokeStops possibles. En étant concentré sur cette quête et en ayant constamment l’envie de regarder son écran, l’esprit n’arrive pas à saisir l’épaisseur du moment, ni à finalement apprécier la beauté de l'architecture ou du paysage devant lequel on se tient...

Dans cet article de Rue89 intitulé « Des millions d’heures sont juste volées à la vie des gens », Tristan Harris nous éclaire un peu plus : « Le téléphone sera cette chose qui rentre en compétition avec la réalité, et gagne. C’est une sorte de drogue. Un peu comme les écrans de télévision, mais disponibles tout le temps et plus puissants. Le problème, c’est que ça nous change à l’intérieur, on devient de moins en moins patient avec la réalité, surtout quand c’est ennuyeux ou inconfortable. Et parce que la réalité ne correspond pas toujours à nos désirs, on en revient à nos écrans, c’est un cercle vicieux. Ce qui est mauvais, c’est que nos écrans, en nous ‘remplissant’, tout en nous donnant faussement l’impression de choisir, menacent notre liberté fondamentale de vivre notre vie comme on l’entend, de dépenser notre temps comme on le veut. Et remplacent les choix que l’on aurait fait par les choix que ces entreprises veulent que l’on fasse. C’est quelque chose qui va exister de toutes façons, donc la réponse n’est pas : jetons la technologie par la fenêtre. La réponse à l’addiction n’est pas l’abstinence parce que ça serait transféré ailleurs. La réponse à l’addiction est de connecter les gens entre eux. »


  • Enfin, la boutique de l’application permet d’acheter des objets utilisés pour capturer plus de Pokemon et contribue à un système « Pay to Win », moteur d’inégalités entre ceux qui ont les moyens d’acheter ces objets et les autres. Pour être le « meilleur dresseur », il faut donc soit y passer beaucoup de temps, soit y dépenser son argent...

Le film, devenu culte, Fight Club sorti en 1999 n’a rien perdu de son actualité pour exprimer ici ce que je peux ressentir :
« Putain, j’vois ici les hommes les plus forts et les plus intelligents que j’aie jamais vu. J’vois tout ce potentiel, et j’le vois gâché. J’vois une génération entière qui travaille à des pompes à essences, qui fait le service dans des restos, qui est esclave d’un petit chef dans un bureau. La pub nous fait courir après des voitures et des fringues, on fait des boulots qu’on déteste pour se payer des merdes qui nous servent à rien. On est les enfants oubliés de l’histoire mes amis, on n’a pas de but ni de vraie place ; on n’a pas de grande guerre, pas de grande dépression. Notre grande guerre est spirituelle, notre grande dépression, c’est nos vies. La télévision nous a appris à croire qu’un jour on serait tous des millionnaires, des dieux du cinéma ou des rock stars, mais c’est FAUX. Et nous apprenons lentement cette vérité. On en a vraiment, vraiment, plein le cul. »

Alors bien sûr, tout n’est pas noir : « les jeunes sortent, créent des communautés », et c’est également une formidable opportunité pour le tourisme et la culture !

En effet, le jeu peut constituer une véritable aubaine pour les lieux touristiques et culturels : un monstre rare peut attirer une foule immense de jeunes joueurs. "En quelques semaines, le jeu a prouvé qu’il était capable d’affecter des lieux du monde réel en créant des raisons virtuelles de s’y rendre.."

L’enjeu identifié est ainsi de rattacher le jeu à plus de sens, une finalité plus élevée comme la culture et le patrimoine. Le jeu devient alors un prétexte à une visite culturelle gamifiée, plus interactive.

« Pokémon Go nous pousse à examiner les monuments historiques de la ville où nous nous trouvons, et que l'on ne voyait pas forcément avant. Je pose un oeil neuf sur la cathédrale de Toul, sur de petites sculptures en façade de vieilles maisons du XVe, sur des abbayes ». Témoignage de joueur

Différentes stratégies peuvent ainsi être mises en place dans cette optique : 

-       Surfer sur la tendance par de la communication, des offres promotionnelles, le développement des produits dérivés... 

-       Aider les joueurs par la création de carte collaborative, l’organisation de guides et de chasses en lien avec les offices de tourisme comme par exemple le Pokébus à Nimes, la carte de Pokemon à Rouen, la Poké Rando à Rennes

-       S’inspirer du gameplay pour proposer de nouvelles visites plus interactives et ludiques : jeux d’aventure, chasse aux trésors, courses d’orientation, balades interactives, paysage vidéoludique comme par exemple les solutions proposées par l’entreprise Atelier Nature.
Pour conclure, comme nous le rappelle Johanna Gutkind dans cet article intitulé ‘Pokémon Go : la chasse aux touristes est ouverte’ 
« Une fois le Pokémon capturé, regardez ce qui s'y passe autour. Peut-être que le vrai trésor se trouve là ! »

samedi 6 août 2016

Retour sur ma responsabilité de correspondant jeunes professionnels au MCC

Depuis maintenant 4 ans, je suis membre du MCC (Mouvement Chrétien des Cadres et dirigeants). 
Le MCC ou Mouvement Chrétien des Cadres et dirigeants est un mouvement d'Eglise d'inspiration ignatienne d'ampleur nationale qui propose à ses membres de relire sa vie professionnelle au regard de sa foi et de mieux vivre l'Evangile au coeur de ses engagements

Plus d'infos sur : http://www.mcc-lille-metropole.fr/p/le-mcc.html & http://www.mcc.asso.fr/

Après 3 ans en responsabilité de correspondant Jeunes Professionnels (JP) pour le secteur de Lille Métropole, je profite de l'été pour dresser un bilan de cette belle mission au service des autres et du mouvement.

Le rôle d'un correspondant JP est de dynamiser les équipes sur son secteur et d'être en quelque sorte le 1er "VRP" - ambassadeur du mouvement notamment auprès des jeunes pros. Il a notamment comme fonction d'accueillir les nouveaux jeunes membres, de responsabiliser les équipiers, d'être un relais avec les équipes nationales, de communiquer sur le mouvement et de d'organiser pour le groupe des événements conviviaux autour de thématiques liées à la vie professionnelle et spirituelle.

Les équipes MCC JP sur Lille ont évolué et se sont stabilisés depuis 3 ans (5 équipes JP en 2011, 4 équipes JP en 2012, 3 puis 2 équipes JP en 2013, 3 équipes JP en 2014, 2015 et 2016). Actuellement, il y a 25 jeunes et 3 accompagnateurs d’équipe

En équipe de secteur, nous avons consolidé les équipes et les liens avec les autres mouvements proches du MCC. Une grande partie de notre action s'est basée sur la communication web et événementielle permettant de toucher le plus grand nombre.

Depuis 3 ans :
- création d’une nouvelle équipe JP sur Lille
- création du blog MCC Lille Métropole : http://www.mcc-lille-metropole.fr/
- expérimentation réussie de nouveaux formats de réunion inter-équipes intergénérationnelles : http://www.mcc-lille-metropole.fr/2016/04/au-mcc-lille-metropole-on-experimente.html
- Mise en lien avec les nombreux autres groupes & mouvements de jeunes à Lille : groupe JP, EDC, ACI, ENDJ, mouvements igniatiens (Chemin Neuf, CVX, MEJ, communauté jésuites et réseau MAGIS, soeurs Xavières, Auxiliatrices et du Sacré Coeur), Pastorale des jeunes du diocèse, ADIC en Belgique ainsi qu’avec l’équipe nationale du MCC (bureau et équipe JP France)

Evénements organisés : 
- 3 réunions brassées avec la participation de Philippe Vasseur sur la Troisième Révolution Industrielle, André Dupon sur l’entrepreneuriat social et Bruno Cazin sur la vie de foi à l’hôpital 
- 1 visite d’entreprise chez Envie 2e Nord à Lesquin
- 1 soirée teasing des Assises nationales des EDC au Comptoir de Cana avec la participation de Philippe Barbry 
- 3 week-ends JP de fin d’année à Condette, à Boulogne sur mer et en rando-âne dans la Pévèle avec le groupe JP de Lille 
- des présentations en aumôneries étudiantes de Lille et à CGE

Le secteur MCC Lille Métropole a également contribué à d'autres grands événements :
- au synode LAC (Lille, Arras, Cambrai) : http://www.synodelac.fr/
- aux Assises Nationales des EDC à Lille : http://assisesedc.org/
Au terme de 3 ans d'organisation, ce sont environ plus de 1000 dossiers et documents qu'il a fallu traiter et organiser (articles et documents de présentation, visuels et supports de com, contacts et parties prenantes, gestion des inscriptions, organisation des événements, fiche de mission et responsabilité, appel à cotisations, revue Responsables & thèmes de réunion d’équipe, …), ce sont 16 réunions de secteur à animer et la participation à 1 week-end des correspondants JP & 2 réunions d’équipe national à Paris !

Aussi chronophage que cela puisse paraître, 
mettre à profit ses talents et expériences au profit de projets porteurs de sens, 
se mettre au service d'un mouvement plus large et plus grand que nous, 
accepter l'engagement d'être un acteur dans sa vie avec les autres, 
être engagé et se sentir responsable d'une mission, 
sont des actes posés vers une vie cohérente et unifiée.

C'est une invitation à "trouver Dieu en toutes choses" ! 

"Je me souviens aussi de la joie authentique de ceux qui, même dans de grands engagements professionnels, ont su garder un cœur croyant, généreux et simple." 
Pape François, La joie de l'Evangile


dimanche 12 juin 2016

La révolution de l'Empowerment !

Après plusieurs mois d'exploration des nouveaux modèles de société et d'entrepreneuriat dans le monde des makers, je constate un grand point commun aux solutions de demain qui s'inventent dès aujourd'hui : la montée en puissance des individus qui agissent ensemble pour changer leur monde. 
Bienvenue dans le siècle de l'Empowerment


Plusieurs termes en français essaient de traduire l'empowerment, en voici quelques unes : 'Empuissantement', Capacitation, Emancipation, Autonomisation, Responsabilisation, 'Empouvoirement'... 

L'empowerment est d'abord individuel : c'est le pouvoir d’agir d'un individu, c'est le pouvoir d'être acteur et maître de son destin. Au niveau collectif, c'est prendre du pouvoir pour agir collectivement. 

Donner de l'empowerment, c'est rendre capable d’agir, c'est donner des moyens (et pas seulement des droits) et des capacités à d'autres d’agir, c'est octroyer plus de pouvoir aux individus. C'est donc rendre autonome et donner l'envie ou plutôt "donner l'envie d'avoir envie" pour reprendre la célèbre chanson de Johnny : L'envie, dont je vous invite à relire les paroles

L'empowerment, c'est donc un chemin vers l'émancipation tant individuelle que collective.

Le préfixe ‘em’ témoigne de l’idée de mouvement ; le radical ‘power’ signifie en français ‘pouvoir’ et enfin le suffixe ‘ment’ rend le résultat tangible. Ainsi, “on peut considérer que la notion d’empowerment renvoie globalement à un mouvement d’acquisition de pouvoir qui débouche sur un résultat tangible” d'après Mickaël Le Mentec.

Le dernier Forum Changer d'Ère #4 en juin 2016 à la Cité des Sciences de Paris traitait justement de l'Empowerment : partager le pouvoir à l’ère des réseaux sociaux. Voici mes quelques notes téléchargeables ici.

L'empowerment est fortement lié aux notions de pouvoir, de liberté, de responsabilité et d'autonomie

André Comte-Sponville distingue les formes de pouvoir : le "Pouvoir de" (la puissance) par rapport au "Pouvoir sur" (l'autorité). Pour lui, l'empowerment, c'est permettre aux autres de vouloir, c'est augmenter leur puissance d'agir, c'est augmenter leur "pouvoir de" mais c'est aussi quelques fois accepter de diminuer son "pouvoir sur"

Dans le très complet article "Brève histoire de l’empowerment : à la reconquête du sens politique" de Valérie Peugeot, on peut lire que "selon Marie­-Hélène Bacqué et Caroline Biewener, l’empowerment originel recouvre trois dimensions : le pouvoir de changer ma vie en tant qu’individu, la capacité à me donner les moyens de mon développement personnel (ce qu’on appelle aussi le capacity building) ; le pouvoir avec ma communauté de transformer mes conditions de vie, dans une approche d’action collective, de solidarité de proximité ; et enfin le pouvoir sur la société, dans une acception plus politique."

Pour Luc Simonet, le fondateur de la Ligue des Optimistes"je suis le maître de chacune de mes pensées et pas l'inverse. Si j'ai le pouvoir sur ma pensée, je suis donc libre. Si j'ai ce pouvoir et cette liberté, je suis aussi responsable ; responsable de ma vie, de mon bonheur ou de ma joie, de mon environnement." En effet, "un grand pouvoir implique une grande responsabilité." (Spiderman)...

Mon empowerment ou ma liberté augmente celle des autres, : c'est une puissance 'avec' et non pas 'sur'.

L'autonomie augmente l'empowerment. On pourrait définir qu'être autonome, c'est être libre par rapport à une loi ("nomos") qu'on s'est fixée à soi-même ("auto") à savoir se soumettre à sa propre loi. Plus je suis autonome, plus je prends confiance en moi et plus j'ai de pouvoir d'agir. 

Une célèbre citation de Lao Tseu nous conseille justement de rendre autonome plutôt que de rendre dépendant : "Si tu donnes un poisson à un homme, il mangera un jour. Si tu lui apprends à pêcher, il mangera toujours."

Dessin d'Etienne Appert pour les ROUMICS sur les Tiers-Lieux
« Le sujet autonome n'est pas seulement celui qui pense et agit par lui-même, mais celui qui pense et agit de manière juste." Spinoza

On peut donc simplifier la recette de l'empowerment par la formule : 
Autonomie + Responsabilité = Empowerment

Ce n'est pas sans rappeler une autre équation proposée par Laurence Vanhée, Chief Happiness Officer sur l'entreprise libérée et le bonheur en entrepriseLiberté + Responsabilité = Performance + Bonheur (cf conférence Vivre l'Economie Autrement)

En aparté, on préférera parler d'entreprise libératrice (des énergies des salariés, ..) plutôt qu'entreprise libérée c'est-à-dire une entreprise qui essaie de développer l'empowerment de ceux qui y travaillent.

"Etre Homme, c’est précisément être responsable, c’est sentir, en posant sa pierre, que l’on contribue à bâtir le monde." Antoine de Saint-Exupéry

L'empowerment peut prendre différentes formes selon le contexte :

- historiquement, pour désigner la lutte féministes pour la reconnaissance des droits des femmes
- dans les politiques d'aides au développement des pays et des peuples, c'est un moyen de lutte contre la pauvreté - par exemple, l'approche SALT développée par l'association La Constellation 
- dans l'économie, en donnant de l'autonomie à ses clients à l'inverse de créer et susciter le besoin afin de rendre nécessaire l'acte d'achat
- dans sa propre consommation personnelle, en changeant d'alimentation par exemple


- mais également en politique, la capacité des citoyens, des habitants à reprendre le pouvoir sur leur existence et dans leurs quartiers. Et comme "on ne jouit pas du pouvoir, on l'exerce", on dira plutôt « Exercez votre pouvoir ! » de citoyens plutôt que sa forme démagogique « Prenez le pouvoir ! ». Ainsi, la première édition du magazine Up Le Mag du groupe SOS écrivait un dossier sur l'empowerment citoyen.


Empowerment et Numérique : vers une révolution émancipatrice

"Tous experts, tous journalistes, tous chanteurs, tous coproducteurs. C’est une véritable métamorphose" nous dit l’anthropologue Alain de Vulpian. C’est "l’inversion de la présomption d’incompétence" nous dit le philosophe Michel Serres.

Ainsi, l'accès aux nouvelles technologies nous donnent de nouveaux super-pouvoirs et contre-pouvoirs comme nous le rappelle Muhammad Yunus, prix Nobel de la Paix en 2006 et initiateur du micro-crédit à propos de la jeunesse"I feel some jealousy ! I am jealous regarding the young generation : every human being has unlimited creativity, and today young people have superpowers thanks to new technologies. We didn't have this before. If you use your creativity and new technologies, you can totally redesign the system. If you don't use it, your superpowers will be wasted. Go and change the world !” 

Ainsi, le numérique donne plus de pouvoir à l'individu ; c'est ce qu'explique, Benoît Thieulin, ancien président du Conseil national numérique dans l'article éclairant : la logique de « l’empowerment ».

"Ce qui me semble le plus important, dans les pratiques qui se développent actuellement, c’est que le numérique offre des capacités, des moyens, et donc du pouvoir aux gens. C’est cela la révolution de l’empowerment. Beaucoup d’auteurs soulignent que l’on assiste quasiment à une révolution marxiste, dans la mesure où les coûts de production des outils d’expression et de communication se sont effondrés, provoquant une grande démocratisation des pratiques (la musique, l’écriture, l’image, la diffusion…). L’effondrement de ces coûts remet en cause énormément de business models. Que ce soit pour écrire, pour donner son avis, pour faire de la musique, pour la diffuser, les gens disposent d’énormément de capacities comme disent les Anglo-Saxons. Et cela continue, au fur et à mesure où l’onde de choc de la révolution numérique frappe, un à un, les secteurs." 


Nils Aziosmanoff parle d’"Empowerment créatif" dans cet article du Digital Society Forum : "Depuis trente ans, la démocratisation des moyens numériques a considérablement augmenté les capacités de création et de diffusion. Le numérique augmente donc les possibilités d’expression et de partage, et cet « empowerment créatif » favorise la diversité et le maillage des cultures. Le niveau global des amateurs augmente également grâce à une émulation plus intense. (…) Ce phénomène va encore s’amplifier avec les dynamiques d’inter créativité issues des makers, du do it yourself et de la production collaborative. (...) Dans le monde entier cette création est foisonnante, elle rencontre un public de plus en plus nombreux et familier des usages numériques. Mais pour que cette création puisse s’épanouir, il lui faut des lieux adaptés, des passerelles qui stimulent les échanges interdisciplinaires et favorisent les porosités et les hybridations. Car c’est toujours dans la rencontre que la nouveauté apparaît, ce que le numérique permet de décupler par les multiples liens qu’il permet.  C’est une véritable révolution culturelle, et je suis souvent étonné du manque de vision des institutions sur ce sujet, on continue de penser en silo alors que l’interdisciplinarité et le chaos créatif sont de puissants moteurs du renouveau culturel. Aujourd’hui, avec la convergence de la création numérique, de la production collaborative et des makers, chacun de nous va devenir un créateur producteur. Cette dynamique place l’altérité et l’inter créativité au cœur du jeu social. Nous allons passer du concept du beau pour tous à celui du beau par tous. Cet empowerment va provoquer une révolution culturelle et économique d’une intensité sans précédent. Nous devons saisir cette chance avec confiance et audace. "

Déjà en 1937, Walter Lippmann, célèbre économiste Américain, visionnaire, écrivait dans La Cité libre : « Le genre de révolution qui rendrait périmée l’économie marchande serait une série d’inventions permettant aux hommes, par leur effort individuel et sans avoir besoin de personne, d’obtenir un niveau de vie meilleur que celui auquel ils aspirent maintenant ». 

Cela n'a pas échappé à Jérémy Rifkin, économiste et prospectiviste américain et auteur des livres La Troisième Révolution Industrielle, L'âge de l'accès et La nouvelle société du coût marginal zéro où il évoque une « démocratie technologique » et l'émergence du "Prosommateur" : 

"Sous l’effet d’internet et des imprimantes 3D, chaque citoyen-consommateur pourra devenir producteur de biens, gratuits ou échangeables. La barrière structurant les échanges économiques va s’éroder, sinon disparaître, pour faire naître un individu nouveau, le 'prosommateur', à la fois consommateur et producteur."


Faire soi-même VS Faire Faire

"Je pense qu’on est malheureux quand on subit et qu’on est beaucoup plus heureux quand on fait." Jacques-François Marchandise 

Michel Lallement, auteur de l'ouvrage « L’âge du faire » parle d'un "horizon d’émancipation". Il a notamment étudié les Hackerspaces et Fablabs aux Etats-Unis où "il est frappant de constater à quel point la croyance dans la vertu émancipatrice de la technologie est partagée."

Jacques-François Marchandise, cofondateur et directeur de la recherche et de la prospective de la Fing nous explique que "ce qui va être le point clé ce n’est pas 'robot ou pas robot', c’est 'monde ouvert/monde fermé', c’est-à-dire la possibilité, la « bricolabilité », la possibilité d’agir sur les environnements dans lesquels on est et puis l’intention ou non d’avoir des environnements qui soient « capacitants », qui parient sur les capacités humaines plutôt que sur le remplacement des humains".

Ce sont les valeurs portées par le Mouvement des Makers, décrit par Chris Anderson dans son livre "Makers, La Nouvelle Révolution Industrielle". 


Le 'Maker Movement' explique qu'« Être un maker, c’est un état d’esprit. Les makers partent de l’idée que n’importe qui peut innover et changer le monde. Pour un maker, il n’est pas nécessaire d’être un expert ou un professionnel pour faire évoluer les choses. Chacun peut apporter des idées neuves, bricoler, expérimenter, et faire que les choses qui l’entourent répondent mieux à ses attentes.»

Ainsi, chacun peut être créateur au sens où nous sommes chacun animés par des passions qui nous poussent à agir et repousser les limites de notre créativité. Ce n'est "pas simplement un dialogue singulier entre une personne et une technologie ou des matériaux, mais c’est le fait que ce mouvement qu’on appelle par ailleurs le mouvement « faire », porte (...) un pari : celui que chaque personne, quel que soit son statut, son niveau, son parcours, a des choses à apprendre aux autres." Michel Lallement. Les Makers militent donc pour l'émancipation de l'individu et son inclusion dans la société

Lors du World Forum Lille 2015, nous avions pu approfondir la révolution des Makers et du DIY : du 'faire par soi-même' dans cet article

Pour ma part, j'ai connu "mon acte d'empowerment" en imprimant en 3D cette Vénus de Milo dans mon garage à Lille : en ayant accès à une connexion Internet et à une imprimante 3D à moins de 2000€, j'ai pu fabriquer par moi-même une oeuvre d'art alors que je ne suis pas quelqu'un de manuel, ni de technique grâce au téléchargement gratuit d'un plan 3D mise en ligne en open-source par un artiste américain. 


La révolution est à la fois dans la démocratisation de ces outils technologiques par le prix mais également dans l'accessibilité d'usage. L'outil numérique et le partage sur Internet démultiplient le pouvoir de création de l'individu et ouvre un vaste champs de possiblesl'imagination est la seule limite

Avec l'émergence des 'fablabs', laboratoires-ateliers de fabrication numérique, chacun peut désormais se réapproprier les moyens de production au niveau local pour créer avec d'autres ce dont il a vraiment besoin. Ce modèle facilite une "démocratie technologique" et la "fabrication coopérative" où des gens ordinaires peuvent transformer leurs idées en produits bien réels en retissant du lien social : « Moins de biens, plus de liens ! » 

C'est ce qu'on peut appeler le "Power of Making" pour "répondre aux besoins essentiels de l'être humain", "exprimer ses idées et façonner le monde" :

Antonin Léonard, co-fondateur de Ouishare nous explique que "la société civile reprend l’initiative. Nous ne sommes plus les consommateurs passifs du passé, mais les membres de communautés multiples et interconnectées. Et la révolution ne se limitera pas à la consommation. Dans un futur proche, parions qu’il sera tout à fait commun de se rendre dans le fablab du quartier pour concevoir, créer et personnaliser les objets dont on se sert au quotidien. Et nous réapprendrons alors cette vérité oubliée : le 'faire'» est émancipateur.

"'The craftsman is proud of what he has made, and cherishes it, while the consumer discards things that are perfectly serviceable in his restless pursuit of the new."- Richard Sennett, The Culture of the new Capitalism
C'est toute la distinction à faire entre le "faire soi-même" au fablab et le "faire faire" à d'autres en sous-traitant à une entreprise par exemple. "Faire faire" coûte bien évidemment bien plus cher que le "faire par soi-même" mais permet aussi de gagner du temps. Cependant, le "faire soi-même" permet de libérer sa créativité et de fabriquer des objets plus personnalisés, plus durables et plus adaptés aux usages pour lesquels ils sont conçus. Et le faire soi-même gagne du terrain dans notre société tel une lame de fond ! 

Dans son manifeste, MakerBox écrit que "s’initier à faire de ses mains, à réparer, à modifier, à adapter, à créer des objets constitue un chemin vers l’émancipation tant individuelle que collective.

"En quelques sorte, s’initier à la technique, c’est se reconnecter au monde qui nous entoure, le monde réel, pour en devenir un acteur à part entière. (...) Un réel où la consommation n’est pas une tare mais un acte conscient, transparent et responsable. Un réel où la technologie doit rester au service de l’homme et non l’inverse. Un réel qui puisse être fabriqué, au propre comme au figuré, par l’action de tous. Un réel imparfait, où l’écharde dans le doigt et le « raté » participent de la magie de la vie."

Empowerment & Trés Humanisme

Ce "réel imparfait", c'est celui que nous pouvons vivre au quotidien et que nous préférons quelques fois éviter au profit de notre confort et de notre sécurité. L'empowerment serait aussi le signe de la "liberté inconditionnelle des forces de vie", "la volonté de créer" et "la vitalité" d'un individu.  

Frédéric Lenoir dans La Puissance de la Joie nous met en garde : "Nous voudrions vivre plus et souhaiterions être immortels, alors qu'il nous faudrait apprendre à vivre mieux et à toucher à l'éternité dans chaque instant pleinement vécu. Or nous préférons la sécurité à la vraie liberté, le bien-être à la joie."

Cette immortalité est à rapprocher des courants transhumanistes qui pensent que l'immortalité est technologiquement possible et désirable.

Et comme nous le rappelle, le philosophe Martin Steffens dans son livre "La vie en bleu" - "pourquoi la vie est belle même dans l'épreuve ?" : "Nous rêvions d'une vie en rose, et nous voilà couverts de bleus. Mais ce bleu n'est-il pas la vraie couleur de la vie ?" Il y dénonce une "civilisations placée sur le signe de l'amortisseur (confort, sécurité, distractions, usage permanent des analgésiques, des anxiolytiques, euthanasie, etc.)" "Il n'y a qu'un danger : s'épargner la souffrance de vivre, la souffrance propre à toute vie."

En effet, sans tomber dans les extrêmes, "Est un bien pour l'homme tout ce qui creuse l'homme, même au risque de le briser : l'effort, le danger, la responsabilité, le sacrifice, l'amour, la douleur, et jusqu'au plaisir et jusqu'au péché... à condition qu'ils soient vécus à fond, assumés sans réserve comme une nourriture ou comme un poison, et non dosés et dégustés comme des épices... Corrélativement, est un mal pour l'homme tout ce qui contribue à l'aplatir : l'excès de sécurité, la facilité, la distraction, l'automatisme..." Gustave Thibon

Notre liberté et notre vitalité donc notre empowerment s'exprime ainsi par notre désir (notre envie) et notre effort : « L’effort est pénible, mais il est aussi précieux, plus précieux encore que l'oeuvre où il aboutit, parce que, grâce à lui, on a tiré de soi plus qu'il n'y avait, on s'est haussé au-dessus de soi-même. »  Bergson

Pour conclure et compléter la définition de l'empowerment, on pourra distinguer le Pouvoir de la Puissance comme l'explique très clairement Alain Damasio, auteur de science-fiction lors d'une conférence TEDxParis : "Très humain plutôt que transhumain"


Suivre la voie du 'Très Humanisme' pour "retrouver sa puissance, sa puissance d'habiter le monde avec son coeur et son corps, 'de persévérer dans son être' (Spinoza)."

« Si bien que si l'on définit conceptuellement le pouvoir comme la capacité, de faire faire, de déléguer l'action, alors que la puissance serait la capacité de faire, de déployer l'action, par soi-même, directement, alors il me semble qu'on dispose là d'un critère précieux pour essayer de conduire nos vies dans cette bulle, bruissante d'outils, qui nous enveloppe, dans ce que j'appelle moi un oignon technologique, qu'on ne sait plus très bien, parfois, aujourd'hui, comment éplucher et même cuisiner à notre sauce sans risquer de pleurer. » 

En relisant ces dernières lignes, l'empowerment devrait donc se traduire comme "la puissance d'agir" plutôt que "le pouvoir d'agir" des individus.

Alain Damasio nous invite au Très-Humanisme, à "trouver un nouvel art de vivre dans notre rapport à la technologie." "Cela consisterait à demander, à chaque technologie qu'on me propose, qu'est-ce qu'elle vient ouvrir ou fermer dans mon rapport aux autres et au monde ? Est-ce qu'elle m'impuissante, ou est-ce qu'elle m'empuissante ? Est-ce qu'elle m'aide à mieux me lier à la nature, aux gens, à la société, à moi-même aussi (...) ou est-ce qu'elle me coupe, me sépare, de ce que je peux ?"

Ainsi, le terme d'empuissance pourrait être une proposition de traduction à l'empowerment.

Sa conclusion résume ce qui pourrait permettre à chacun de se réaliser par l'empowerment : 

"Agir, c'est sentir, qu'indépendamment de vos outils, vous êtes, fondamentalement, une puissance."